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Pike ou pas Pike (suite 5)

Publié le par vecteur-douceur association : site littéraire et historique

Chaque sujet développé sur ce blog l'est bien plus dans mes différents livres dont les liens se trouvent en bas de page.

C'est là, à peu près le programme du premier Klan que Pike expose dans son journal. D’autre part, sachant qu’il n’en est pas à un près, il a le paradoxe de proposer dans un journal, donc publiquement, la création d'une société « dont l'existence devrait être cachée à tous » (société qui à cette date, si Pike pense au KKK, existait déjà depuis 3 ans...).

En défense, les récipiendaires de Pike indiquent qu'à la fin de sa vie, il a donné les rituels du Rite Ecossais Ancien et Accepté à Thornton Jackson, Grand Commandeur du SC, Suprême conseil du REAA établi par la Franc-maçonnerie noire américaine de Prince Hall. Mais Pike, à la mode politique, était un homme pragmatique. Ainsi, reconnaître à des francs-maçons noirs le droit de pratiquer les rituels dans des loges exclusivement noires, c'est tout de même une façon de justifier la séparation raciale, sinon l'inégalité raciale. Ces loges, dites Prince Hall, du nom de leur fondateur, avaient été créées du fait que les noirs n'étaient pas admis dans la franc-maçonnerie blanche.

On attribue parfois à Albert Pike la phrase : « Notre objectif est de maintenir la suprématie blanche dans cette république ». Bien entendu, Pike restait fidèle à son engagement pour le Sud. Une loge maçonnique canadienne (Grande Loge du Yukon et de Colombie britannique) est même allée jusqu’à réunir des « éléments » démontrant qu’en tous cas Pike ne fut pas le ou l’un des fondateurs du Klan.

Après la guerre, Pike poursuivra sa carrière d’avocat, plaidant notamment devant la Cour Suprême à Washington. Il dirigea aussi à Washington un journal de tendance Démocrate (le parti Démocrate était surtout représenté dans les Etats du Sud, il avait soutenu l'esclavagisme, alors que les Républicains étaient majoritaires dans le Nord. Lincoln était républicain). Mais il est surtout devenu le personnage le plus important du REAA aux Etats-Unis. Vers 1868-1870, après la guerre de Sécession, il s'établit à Washington et y transfère le siège du Suprême conseil. Durant 32 ans, il va rester jusqu'à sa mort, Souverain Grand Commandeur. Pendant les vingt dernières années de sa vie, il va être le propagateur du REAA, en faisant un rite pratiqué très largement aux USA, puis dans le reste du monde.

En 1871 il publia Morals and dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry (Morale et dogme du Rite Ecossais ancien et Accepté de la Franc-maçonnerie) Ce livre, véritable bible pour les maçons, contient son expérience et sa version du symbolisme des hauts grades. René Guénon (1886-1951), auteur français dont les livres ont trait principalement à la métaphysique, au symbolisme, à l'ésotérisme et à la critique du monde moderne, disait d’Albert Pike :« qu’il avait fréquenté aussi Mme Blavatsky ; mais ces relations semblent bien n’avoir eu aucune suite ; Il faut croire que Pike fut, en cette circonstance, plus clairvoyant que beaucoup d’autres, et qu’il reconnut vite à qui il avait affaire. Nous ajouterons, puisque l’occasion s’en présente, que la réputation d’Albert Pike comme écrivain maçonnique a été très surfaite : dans une bonne partie de son principal ouvrage, Morals and Dogma of Freemasonry, il n’a fait que démarquer, pour ne pas dire plagier, le Dogme et Rituel de la Haute Magie de l’occultiste français Eliphas Lévi ».

René Guénon, Le Théosophisme, chapitre II – Les origine de la Société Théosophique.

« Les ouvrages d’Eliphas Lévi, quoique beaucoup moins profonds qu’ils ne veulent en avoir l’air, exercèrent une influence extrêmement étendue : ils inspirèrent les chefs des écoles les plus diverses, comme Mme Blavatsky, la fondatrice de la Société Théosophique, surtout à l’époque où elle publia « Isis Dévoilée », comme l’écrivain maçonnique américain Albert Pike, comme les néo-rosicruciens anglais. »

René Guénon, L’Erreur spirite, Partie 1, chapitre V – Spiritisme et occultisme.

« Albert Pike s’est donc basé principalement sur Eliphas Levi, qui n’avait aucune filiation traditionnelle, ayant juste rassemblé dans son œuvre le fruit de recherches et de réflexions personnelles » : Eliphas Lévi – La Clef des Grands Mystères (Éditions Niclaus, Paris).

Il n’en reste pas moins qu’à la page 626 de Dogme et Morales (Morals and Dogma), l’œuvre la plus hautement estimée de la Franc-maçonnerie, et me permettant ainsi de rester en phase avec l’âme de mon livre, Pike déclare : « La Kabbale est la clé des sciences occultes et les Gnostiques sont nés des cabalistes. » Après sa mort, une statue à son effigie sera érigée en 1901 à Washington.

On dit de lui qu'il fut l'ami des tribus indiennes, et que son ouverture d’esprit était considérable, du reste, style Mme Blavatsky, à la fin de sa vie il se consacra à l'étude de la spiritualité indienne, notamment dans ses rapports possibles avec la franc-maçonnerie, et il apprit le sanskrit. Il écrira ainsi : Indo-Aryan Deities (Divinités indo-aryennes) et Worship as Contained in the Rig-Veda (Religion dans le Rig-Veda). Mais même cette ouverture d'esprit peut donner lieu à des interprétations divergentes. C’est oublier un peu vite qu’à la fin du 19e siècle, KKK aidant, de nombreux savants considéraient déjà que l'origine de la race blanche était en Inde. Des ethnologues, et des spécialistes linguistiques et religieux avaient créé le concept de peuples indo-européens, ce qu'on appellera la race aryenne, un précepte nazi.

De même doit-on s'étonner de son appartenance simultanée à la franc-maçonnerie, qui prône « des valeurs de fraternité universelle », d'autant que le Suprême conseil de la juridiction sud, à qui Pike consacra une bonne partie de sa vie, avait été fondé par des membres où les immigrés juifs aux USA étaient en nombre.

Or Pike devient Souverain Grand commandeur en 1859, soit au moment même où il est très engagé dans la défense de l'esclavagisme, de la supériorité blanche et où il va participer activement à la cause sudiste. Pike ne percevait-il là aucune contradiction dans ses attitudes ? On peut alors penser qu’en homme « aux idées très larges », Pike parvenait à concilier jusqu'à un certain point ses contradictions. Après tout, à la même époque, l'Eglise catholique, que Pike n'aimait pas, refusa de condamner l'esclavage aux Etats-Unis, tout en maintenant le principe que tous les hommes étaient frères en Jésus-Christ...

À considérer les idées et les actes de Mazzini et de Pike, vivant sur des continents séparés, au sens géographique mais aussi au sens intellectuel, quelle pouvait être les chances que leurs noms se trouvent rapprochés comme participant au même but et en relation directe l'un avec l'autre ? Aucune chance à priori. Et pourtant depuis un siècle et surtout depuis quelques années, il est question d'une lettre de Pike à Mazzini qui démontrerait des liens stupéfiants entre l'idéaliste italien et le vétéran sudiste, unis dans un projet commun de domination universelle. De toutes les manières, rassurez-vous, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais aucun complot sur cette planète, le 11 septembre 2001 en constituant le meilleur exemple. Je blague !

Fin

Olivier

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